Wafelman, ce personnage hors du commun né de la complicité entre André Lamy et Olivier Leborgne, incarne à lui seul l’âge d’or de la satire politique belge dans l’émission Votez pour moi sur Bel RTL. En replongeant aujourd’hui dans mes archives de l’année 2011, je réalise à quel point cette collaboration était fun, mais surtout pas une expérience comme une autre : c’était une manière totalement inédite de concevoir l’image de presse. À cette époque, la Belgique traversait une zone de turbulences institutionnelles sans précédent, et le besoin de dérision était devenu vital pour le public.

Wafelman et Suzyx : La naissance d’une parodie culte
C’est dans ce contexte de « Plat Pays » en quête de repères que ce super-héros improbable, tout droit sorti d’une idée originale de Xavier Diskeuve, a fait irruption pour bousculer les codes de la communication politique traditionnelle. Le concept était aussi simple qu’efficace : créer une antithèse aux blockbusters américains. Si les États-Unis avaient Superman, nous avions désormais notre propre protecteur des intérêts flamands, une caricature flamboyante de Bart De Wever vêtue de noir. Mais un héros n’est rien sans son opposé, ou plutôt son acolyte malveillant. C’est ainsi que Suzyx « la maléfique » a rejoint l’aventure, formant avec Wafelman un duo dont l’unique mission était de gripper les rouages de l’État. On ne parlait plus seulement d’imitations radiophoniques, mais d’un véritable univers visuel qui commençait à s’imposer sur tous les écrans, des réseaux sociaux aux plateaux de télévision.
Je me souviens très bien de la genèse de ce shooting. Au départ, ma mission pour Paris Match était assez conventionnelle. Je devais réaliser une série de portraits comiques pour illustrer l’actualité politique belge du moment. Tout était calé, les lumières étaient pensées pour du portrait de presse classique. Cependant, à peine quarante-huit heures avant la séance, Olivier Leborgne a jeté un pavé dans la mare. En un coup de téléphone, il a semé un doute créatif dans mon esprit en suggérant de mettre en scène, pour la toute première fois, les personnages de Wafelman et Suzyx en dehors du cadre strictement radiophonique. La décision a été immédiate : j’ai changé mon fusil d’épaule et j’ai passé une nuit blanche à « pondre » un scénario visuel digne d’une bande dessinée.

André Lamy et le défi de caricaturer l’impasse politique
Le défi pour un photographe professionnel dans un tel projet est de trouver l’équilibre précaire entre le réalisme photographique et l’esthétique « cartoon ». Il ne s’agissait pas de faire de simples photos de déguisements, mais de créer une illusion de puissance et de chaos. Nous avons imaginé des scènes totalement absurdes, comme celle où le duo ligote le Roi sur les rails du tram de la rue Royale ou celle où ils tendent un piège au négociateur Didier Reynders.
De Bruxelles au studio : Les secrets techniques de l’image
Pour rendre ces situations « crédibles », j’ai dû scinder mon travail en deux temps. J’ai d’abord parcouru Bruxelles pour capturer des décors urbains totalement vides, en veillant à ce que la lumière soit parfaitement cohérente avec ce que j’allais ensuite produire en studio.
La session en studio avec André et Olivier reste l’un de mes bons souvenirs de carrière. Travailler avec des comédiens de cette trempe est un luxe ; ils ne se contentent pas de poser, ils habitent littéralement le costume. En leur montrant les clichés des décors sur mon écran, je pouvais les guider avec précision sur l’angle de leur regard ou l’inclinaison de leur corps. Chaque ombre portée au sol, chaque reflet sur le costume de Wafelman devait correspondre au millimètre près à la lumière naturelle des rues de la capitale que j’avais immortalisées la veille. C’était une véritable partie d’échecs technique où Photoshop devenait mon outil de développement final pour fusionner ces deux mondes.

Lorsque le résultat final est paru dans l’édition belge de Paris Match, l’impact a été immédiat. Je me rappelle encore les éclats de rire d’André Lamy au téléphone lorsqu’il a découvert que nos séances de studio s’étaient transformées en quatre tableaux cinématographiques. Ce qui n’était au départ qu’un pari osé est devenu un témoignage historique d’une époque où l’humour avait bien plus de succès que les programmes politiques. Le public s’est arraché l’édition, ravi de voir ses « empêcheurs de tourner en rond » préférés prendre vie avec une telle netteté.

Le surréalisme belge : Un héritage photographique durable
En fin de compte, ces archives de 2011 ne sont pas seulement des photos de comédiens en costumes. Elles sont le reflet d’une Belgique qui refuse de se prendre au sérieux, même quand le ciel politique s’assombrit. C’est cette même méthodologie, cette recherche obsessionnelle de la mise en scène parfaite, que j’ai appliquée plus tard pour la photo de famille du gouvernement sur les marches du Château de Laeken. Qu’il s’agisse de la royauté ou de super-héros à la gaufre, la magie de la photographie réside dans sa capacité à rendre l’impossible totalement banal. Aujourd’hui encore, Wafelman reste le symbole d’une liberté de ton que nous devons impérativement préserver.